
Il est remarquable de constater à quel point les médias locaux à La Réunion, ont mis en avant le directeur de Kelonia (en même temps vice-président de Globice …), lors de son départ à la retraite en 2026, en omettant sa responsabilité dans un pan honteux de l’Histoire de La Réunion, trop souvent méconnu, dont il a pourtant été acteur. Alors qu’il a bénéficié au final, du combat extraordinaire du Réunionnais Didier Dérand qui a oeuvré pour sauver les tortues marines …. « Journalistes » ignorants ou complaisants ?
Lorsque l’on a vécu cette période où le désormais ex-directeur de Kélonia S. Ciccione, était le responsable de l’élevage concentrationnaire de tortues marines, lorsque l’on a vu et filmé cet élevage immonde dans des conditions atroces pour les animaux, animaux ensuite abattus à l’abattoir de Saint-Pierre pour leur viande mise en boites de conserve, et leur carapace pour de l’artisanat … on ne peut rien oublier.
Et L214 n’existait même pas lorsqu’un Réunionnais, Didier Dérand, a osé s’élever contre cet élevage concentrationnaire de tortues vertes Chelonia mydas, au cours des années 90.
Le révisionnisme environnemental ne passera pas, la réécriture de l’Histoire de notre île ne passera pas !
Aussi nous relayons ci-dessous cet article de Didier qui permet de rétablir les faits et relate parfaitement la difficulté du combat environnemental Réunionnais dans les années 90.
STEPHANE CICCIONE, LA SINISTRE FERME CORAIL ET KELONIA, OU L’HISTOIRE D’UNE ENORME MANIPULATION DES FAITS……
Voilà plus de 40 ans que je me bats pour tenter de protéger notre environnement dans cette île où je suis né.
Je me suis intéressé à l’établissement d’engraissement de tortues marines « La Ferme Corail » en 1992, après une visite sur les lieux où j’avais constaté les conditions épouvantables dans lesquelles les tortues étaient engraissées et leur état de santé déplorable, notamment les dermatoses et le cannibalisme chroniques, dans des bassins en béton étroits et surpeuplés.
De 1992 à 1997, pendant six années de ma vie, je me suis battu avec acharnement – envers et contre tous – contre cet élevage concentrationnaire, s’agissant qui plus est d’animaux sauvages d’une espèce protégée en voie de disparition : la tortue verte Chelonia Mydas.
Je ne compte pas les soirs, jusqu’à parfois 2 heures du matin, où j’ai travaillé sur ce dossier avant d’aller au travail à la pharmacie le lendemain.
Les week-ends entiers passés à la Ferme Corail pour tout observer aux jumelles, filmer, photographier, et voir comment les choses se passaient. Les multiples enquêtes – avec interviews enregistrées en micro caché – des services de l’Etat et de tous ceux qui protégeaient cette filière (Direction des services vétérinaires, Direction de l’environnement, etc…..). Des méthodes quasi-policières rendues inévitables par l’opacité entretenue par ces services.
Je me suis même rendu dans l’abattoir de Saint-Pierre (situé à l’époque dans la ZI n°1) un jour à 3h00 du matin, avec mes béquilles et une jambe dans le plâtre, pour constater de visu les conditions sordides dans lesquelles se passait l’abattage des tortues marines, amenées par camion depuis la Ferme Corail et jetées sur le sol de l’abattoir comme de vulgaires sacs de ciment, avant d’être tuées, et dépecées alors qu’elles bougeaient encore.
Pendant toutes ces années, j’ai eu contre moi l’Etat (préfecture, ministères), la Région, le Département, le Comité de tourisme, l’ensemble des politiques locaux, tous les actionnaires – nombreux et très puissants – de la Ferme Corail, bref tous ceux qui ont le pouvoir à la Réunion. Cela ne m’a jamais empêché d’avancer. Malgré les pressions, malgré les menaces des artisans écaillistes à la pharmacie, malgré les coups de téléphone anonymes la nuit….
Je me souviendrai toujours de ce commentaire de Stéphane Ciccione alors que nous nous étions rencontrés par hasard au restaurant Le Manapany un midi, quand il m’a présenté aux artisans de la « filière tortue » réunis là pour leur repas annuel : « Je vous présente M. Dérand, l’homme à abattre avant qu’il nous abatte ! ».
Le patron du Manapany m’avait d’ailleurs refusé définitivement l’entrée dans son restaurant peu de temps après cet épisode.
Pendant toutes ces années, des dizaines de milliers de bébés tortues ont été capturés à la sortie des nids sur les plages des Iles Eparses Tromelin et Europa pour être amenés par avion dans les bassins en béton de la Ferme Corail. Là, les tortues étaient engraissées dans un élevage concentrationnaire avec un aliment en granulés à base de soja, farine de poisson et farine de viande (la tortue verte est pourtant herbivore).
Pour être finalement conduites à l’abattoir et transformées ensuite en steacks de tortue, foie gras de tortue, boîtes de conserve, carapaces polies, bijoux en écaille, chaussures et sacs à main en cuir, etc….. Du moins pour celles qui n’étaient pas mortes dans les bassins faute de pouvoir supporter les conditions d’élevage épouvantables. Ce qui était horrible, c’était de voir des tortues entassées les unes sur les autres, avec une telle concentration que les plus faibles en dessous ne pouvaient plus remonter respirer. Des tortues mortes flottant retournées et pourrissant au milieu. Et surtout, surtout, le cannibalisme ou les plus fortes dévoraient littéralement les plus faibles VIVANTES, sans compter les chairs à vif dans l’eau salée à cause des dermatoses, etc……
Et l’odeur de pourriture, depuis la route nationale ! J’en ai fait des cauchemars la nuit…..
A l’époque le slogan de l’Office du Tourisme, largement repris par M. Ciccione, était : « Dans la tortue, tout est bon : c’est comme le cochon ! »
J’ai déposé plainte en mon nom contre la France par deux fois devant la Commission de l’Union Européenne. Je suis même allé à la CITES en Suisse pour leur apporter les preuves de tout ce que j’avançais. Et avec une minuscule association locale, la SOPTOM-Réunion, nous sommes allés au tribunal administratif pour obtenir l’annulation de l’arrêté préfectoral qui permettait l’importation illégale des bébés tortue depuis les Iles Eparses sans permis CITES.
L’importation a été stoppée par le tribunal administratif. Et la France a été mise en demeure par la Communauté Européenne et par la CITES d’arrêter ses pratiques illégales. En novembre 1994, le ministre de l’environnement décidait finalement de mettre fin à l’élevage.
Heureusement je n’étais pas seul : 10 associations m’ont aidé, toutes de métropole : la fédération France Nature Environnement, le WWF, le réseau TRAFFIC, la Société Herpétologique de France, la Fondation Brigitte Bardot, la Société Protectrice des Animaux, la Ligue Française des Droits de l’Animal, la SOPTOM-Gonfaron, l’ASPAS et la Fondation Nicolas Hulot, regroupées dans le collectif « SOS Tortues Marines ».
Mais je le souligne : AUCUNE ASSOCIATION REUNIONNAISE CONNUE N’A JAMAIS LEVE LE PETIT DOIGT POUR M’AIDER ET S’OPPOSER A CET ELEVAGE. BIEN TROP RISQUE, EVIDEMMENT……
Le 21 septembre 2021, Bernadette Ardon, à l’époque présidente de la SREPEN, avait tenté de récupérer mon combat à l’occasion de son interview réalisée par Réunion la 1ère TV pour le 50ème anniversaire de la SREPEN qui s’était tenu dans les locaux de Kélonia. Elle avait notamment déclaré :
« Dans les années 80, [la SREPEN n’a] cessé de lutter pour la fermeture de la Ferme Corail : « Suite à notre intervention et à une expertise menée par le Muséum d’Histoire Naturelle de Paris et la Société nationale d’herpétologie, nous avons pu, à travers trois cessions de la CITES à Gaborone, à Buenos Aires puis à Ottawa, au bout de six ans, faire arrêter la commercialisation de la tortue« . (sic !!) »
J’avais bien entendu publié immédiatement un droit de réponse……..bloqué comme il se doit par tous les médias locaux (re-sic !!).
Sur cet « épisode » peu glorieux de ……23 ans à la tête de la Ferme Corail, Stéphane Ciccione, à travers ses nombreuses interviews en tant que directeur de Kélonia, mais surtout à travers la muséographie et les informations délivrées au public à Kélonia, ne s’est jamais beaucoup étendu sur le sujet, passant prudemment sous silence le fait qu’il avait été directeur de la Ferme Corail pendant une grande partie de l’existence de cette structure (depuis la fin juillet 1988).
Tout un chacun peut évoluer, certes.
Et je ne nie pas le long travail de Stéphane Ciccione effectué depuis pour sensibiliser le public à la protection des tortues marines et participer – en tant que directeur d’un centre de soins – au sauvetage des tortues blessées à la Réunion.
Mais si la Ferme Corail est devenue Kélonia, c’est AUSSI en grande partie à cause de notre combat.
Le temps a passé depuis. La hache de guerre a été enterrée. Aussi je m’arrêterai là. Il y aurait beaucoup trop à dire….
Tout ce que j’aurais demandé en fin de compte, à défaut peut-être d’honnêteté, c’est un minimum de correction, de M. Ciccione mais surtout des médias locaux qui ne cessent de l’encenser en cette « fin de règne ».
Les faits sont les faits. On ne travestit pas l’histoire !!
Mais c’est visiblement trop demander……
Didier Dérand
Président de VAGUES Chevalier de l’Ordre National du Mérite au titre de l’Environnement.

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